HISTOIRE ET HÉRITAGE
Ah, “Chez Gégène”, c’est bien plus qu’un simple restaurant ; La guinguette «Chez Gégène» à Joinville le Pont est une institution populaire née au début du XX siècle sur les bords de la Marne. Symbole de convivialité, de musique et de liberté, elle incarne l’esprit des dimanches parisiens d’autrefois.

Les Origines des Guinguettes (Avant 1900 - 1914)
L'histoire commence sur les rives de la Marne avec un certain Rossignol qui exploite, avant 14-18, une péniche appelée « La Péniche ». Ces établissements, appelés guinguettes, étaient avant 1900 le rendez-vous des "mauvais garçons" interdits de Paris, mais aussi du petit peuple parisien et banlieusard qui venait s'y reposer et danser la mazurka ou la polka au son des cuivres, en buvant du "Guinguet" ou du "Picolo" et en mangeant de la friture. L'un de ces établissements est détruit par un incendie peu avant la Première Guerre mondiale.

Eugène Favreux et son personnel en 1935 >
Lu dans « Vivre la guinguette" de kali Argyriadis et Sara le Menestrel,
« Les guinguettes, de la fin du 19e à l'entre-deux-guerres, ça a aussi été un lieu de refuge des mauvais garçons. Parce qu'à l'époque il y avait l'interdiction de séjour à Paris. Donc comme c'était des lieux qui n'étaient pas très loin de la capitale, qui étaient plutôt un peu retirés, c'était un lieu de repli. On n'est pas très loin des champs de courses, il y en avait un juste derrière, au Tremblay, il y a celui de Vincennes (...). C'est fini cette époque-là. S'il y en a c'est pas visible en tout cas. Mais on dit qu'ici, le tout premier occupant de l'espace, Rossignol, était un truand et avait été plus ou moins parachuté par la préfecture de Police. Qu'ils l'auraient aidé à s'installer pour servir d'indic. Alors bon, est-ce que c'est une légende? … ».

La Naissance de "Chez Gégène" (Après 1918)
Peu après la Grande Guerre, Eugène Favreux, dit Gégène, installa une roulotte sur le lieu même de l’ancienne péniche. Vendant des frites et des boissons, la roulotte n’était pas encore une guinguette. Quand Eugène ne s’occupait pas de ses clients et de ses frites, il se transformait en maçon et en charpentier pour construire la première guinguette Chez Gégène.

Les années Folles
La construction de l'ensemble prend 7 ans et s'achève au début des Années Folles (années 1920), et l'établissement devient un lieu de "joie de vivre" avec des attractions comme des jeux de force, des balançoires, et même un dromadaire.

L’Âge d'Or du Cinéma et l’Occupation
Eugène Favreux tenait également la cantine des studios de cinéma, le centre français du cinématographe. Gégène devient un lieu de rendez-vous favori des vedettes, Ainsi, les gens du 7ᵉ art, acteurs, comédiens et réalisateurs vinrent fréquenter les guinguettes de Polangis.
Favreux s’était donné le titre officiel de Fermier de la Pêche qui lui permettait de pêcher sa propre friture dans la Marne à la pêche à l’épervier, un grand filet.

L'établissement reçoit presque toutes les figures du cinéma, de la chanson et du théâtre (Jean Gabin, Charles Trenet, Bourvil, etc.). Le lieu sert souvent de plateau de tournage et de décor pour des films ou des émissions de télévision.
Si la plupart des guinguettes furent fermées durant l’Occupation allemande, Chez Gégène accueillait les parisiens en mal de plaisirs ainsi que des mauvais garçons tels Pierrot-le-Fou et La Came.

L'Ère de René Magnat (1945 - 1982)
Aux alentours de 1945, Eugène Favreux va s’associer avec René Magnat, son maître d’hôtel, qui va donner un nouvel élan et qui modifiera le bâtiment : ce sera la deuxième guinguette Chez Gégène et René Magnat deviendra Monsieur Gégène N°2.
Magnat, maître de la publicité et de la "réclame", est célèbre pour ses panonceaux humoristiques et son sens de l'amitié client. Il développe les attractions familiales, notamment les célèbres ânes qui promènent les enfants. Ces ânes, menacés un jour d'abattage, sont sauvés grâce à un appel à la B.D.A. qui reçoit 2500 demandes d’adoption.

A l'époque, l'établissement côtoie de nombreuses autres guinguettes très fréquentées. En 1952, le grand succès populaire A Joinville Le Pont contribue à la notoriété de l'établissement. Chez Gégène devient un lieu branché prisé par les cinéphiles, on peut y croiser les acteurs du film La soif des hommes qui étaient hébergés dans la ferme toute proche.
Les attractions et divertissements ne manquaient pas : jeux de force pour les hommes voulant plaire à leur dame - dont le « nègre boxeur » du décor actuel - agrès, balançoires, vélos excentriques et promenades en ânes constituent autant d'attraits pour les visiteurs, incités à rapporter des photos et des souvenirs « étonnants » de « sa » guinguette.
D’autres parisiens préféraient la pêche au partida au quai afin de pouvoir déguster leur propre friture.

Alexandrine, dite la mère Gégène se tient à l’entrée du bal.elle repère les resquilleurs, s »assure que le personnel est à son poste et que les clients, aussi nombreux soient-ils, repartent satisfaits, pendant que le garde-champêtre de chez gégène sillons les allées bondées.

Dans l’entre-deux-guerres et jusqu’aux années 60, c’est la gloire : Les accordéonistes célèbres comme Guinguet, Jo Privat, Tony Murena, Aimable s’y produisent.
En plus d’être synonyme de joie de vivre des bords de Marne, c'est l’âge d’or de Joinville, Les Politiques et artistes y passent : on raconte que le Général de Gaulle aurait même évoqué Chez Gégène dans un discours tant le lieu symbolisait la France populaire joyeuse : il y a autant de légendes que d'histoires ici !.

Chez Gégène c’est également le théâtre de cette nouvelle culture : le 7ᵉ art.
L’établissement servit de décors pour de nombreux films : Casque d’Or de Jacques Becker avec Simone Signoret en 1951, Rue des Prairies avec Jean Gabin en 1959, Le Conformiste avec Jean-Louis Trintignant en 1970, Les trois Valses avec Yvonne Printemps et Pierre Fresnay en 1938 ou encore Honneur de Marseille, Lacrobate, Le Fils du Rasoir et L’arnacoeur avec Vanessa Paradis et Romain Duris en 2010.
N’oublions pas La belle équipe, le film de Julien Duvivier, tourné à Joinville en 1936 où Jean Gabin chante la fameuse
« Quand on s’promène au bord de l’eau… » chanson devenue un hymne de l’époque.
< L’arnacoeur Vanessa Paradis Romain Duris 2010

La légende en musique
Le petit écran s"invite aussi dans la célèbre guinguette. « Qui marrions-nous ? « de Roger Couderc et Jean-Claude Bringuier et « La chance aux chansons, » en 1984. Les défilés de mode, les séances de photographie c’y sont aussi multipliés. Comment ne pas évoquer la célèbre chanson du nom de la guinguette qui perpétue sa légende : en 1953, à l’occasion des 7 jours du vélodrome de Paris, Bourvil chanta la chanson Chez Gégène. Véritable hymne de Joinville-le-Pont, elle fut écrite par Roger Pierre sur un air d’Étienne Lorin.

La Pérennité et la Troisième Génération
(1958 - 1996 et 1996 - 2024)
Après l’âge d’or de 1930 à 1960, avec la fin des bals populaires, la montée des loisirs modernes et l’évolution des goûts musicaux, les guinguettes ferment peu à peu; mais si la plupart déclinent, Chez Gégène demeure un repère affectif. Gégène résiste !.
René Magnat s'éteint en 1982, mais il avait transmis le flambeau dès 1958 à son gendre, Pierre Brocard, qui perpétue la tradition pendant 35 ans. Bien que la friture de la Marne et les baigneurs aient disparu, l'ambiance de la « guinche » demeure, attirant toutes les générations sur le parquet ciré. Le quai est devenu « l'Allée des Guinguettes » une promenade semi-piétonne.

La dernière vraie guinguette de France
Fin 1995, Pierre transmet la propriété à Claire, saa fille. Aujourd'hui, Chez Gégène est entre les mains de la Gégènette, qui représente la troisième génération de la même famille à la tête de l'établissement.
Jusqu’aux années 2010, 2020, le lieu attire un public fidèle, gardant vivante la mémoire des bords de Marne. Le lieu est devenu un symbole patrimonial, presque muséifié :il continue d’accueillir des mariages, des bals rétro, des repas de groupes et quelques clients nostalgiques ainsi que de nombreux touristes qui viennent voir “la dernière vraie guinguette de France”

LA GUINGUETTE EMBLÉMATIQUE DE JOINVILLE A TRAVERSÉ LE XXᵉ SIÈCLE. ELLE SE DRESSE TOUJOURS AU BORD DE LA MARNE, ALLÉE DES GUINGUETTES, DANS LE QUARTIER DE POLANGIS, POUR DANSER ET SE RESTAURER
Claire a pris sa retraite en avril 2024.
Depuis l’établissement est fermé sans véritable projet d’avenir.
Le Petit Robinson, la guinguette voisine, délabrée, vient, elle, d’être rasée au profit d’un projet de construction d’un musée par la collectivité Paris. Est. Marne et Bois.
Après plus d’un siècle d’existence, « Chez Gégène » appartient à la mémoire collective.
Au cours du Conseil Municipal du 9 décembre 2025, Olivier Dosne, maire de Joinville-Le-Pont et Conseiller Régional, a proposé en délibération approuvée à l’unanimité la candidature de « Chez Gégène » au label « Patrimoine d’Intérêt Régional » de la Région Ile-de-France.